Alcool, tabac et Sécurité sociale par le Dr Philippe Court-Payen*

tiré du quotidien de médecin du 14 novembre 2000 (www.quotimed.com)

A lire les différents articles qui défraient les médias sur le coût médical et social de l'alcool et du tabac, on croirait que le coût exorbitant dont ces drogues grèvent le budget de notre pays et celui de la Sécurité sociale, est de découverte récente. Il n'en est rien. Simplement, devant l'impossibilité croissante de gérer les frais de santé, les plus récents politiques en place se sont aperçus qu'ils ne pouvaient plus se contenter de mettre en cause le corps médical sur les déficits dus à la gestion de la santé publique par l'Etat, et ils ont pris conscience, après les Américains bien sûr, qu'aucun régime social de santé n'équilibrera ses comptes si l'hémorragie due aux dépenses induites par l'alcool et le tabac n'est pas jugulée.

Si une maîtrise comptable est nécessaire pour rééquilibrer les comptes de la Sécurité sociale, c'est bien à l'alcool et au tabac qu'elle doit être appliquée, et non aux médecins. La situation actuelle est la conséquence directe de la politique de santé suivie depuis des décennies. Il y a bien longtemps que nos responsables politiques connaissent la gravité du problème, mais leur politique semble plus marquée par le souci de leur réélection ou la volonté d'imposer leurs idées, que par la santé des Français. Dire que l'on vient seulement de découvrir le coût médical de l'alcool et du tabac relève de la plaisanterie.

Il y a vingt-cinq à trente ans, un professeur de médecine s'était déjà préoccupé d'évaluer les frais de santé dus à l'alcool et au tabac et les médias médicales avaient publié ses conclusions. Il s'était heurté à l'interdiction faite par l'Etat à toute administration de communiquer au public les chiffres qui concernaient la mortalité et la morbidité dues à l'alcool ou au tabac. L'Etat gardait pour lui seul ces informations trop dangereuses à divulguer, et ses représentants s'opposaient à ce que nous puissions tous l'apprendre. C'était là secret d'Etat, comme le sont encore aujourd'hui les circulaires adressées par les caisses aux médecins-conseils. Devant ce refus de toute transparence, notre confrère avait cherché à évaluer ce coût et il y était arrivé d'une façon très simple. Il a découvert qu'il représentait près de 50 % sur les 450 milliards de dépenses de santé, ce qui explique que les politiques aient préféré le dissimuler à tous. Une remarquable statistique américaine faite sur quelque 100 000 Américains avait démontré, il y a plus de quarante ans, que les cancers primitifs des voies supérieures étaient exclusivement dus au tabac. Il était déjà certain qu'il en était de même pour les artérites et les atteintes cardiaques, à l'exception d'environ 10 % d'artérites diabétiques. Pour le tabac, il trouva 90 milliards de dépenses. Et là encore, le total des ventes de tabac s'établissant annuellement à 90 milliards de cigarettes ou équivalents, le coût santé du tabac qui en ressortait était de 1 F par cigarette vendue. Etre responsable d'une telle situation et venir prétendre qu'une maîtrise comptable diminuera les frais de santé n'est pas sérieux, sinon pour limiter à tout prix leur exercice, supprimer leur indépendance, et obtenir, enfin, par des hommes qui n'ont aucune connaissance de la pratique médicale réelle, le contrôle des médecins. Ainsi les malades seront-ils obligés de restreindre leurs soins, le gouvernement s'avouant incapable de restreindre la demande de soins dont l'offre n'est pourtant que la conséquence, et non le contraire comme on veut le faire croire.

Ainsi veut-on rendre obligatoire dans les maisons de retraite privées la présence d'un médecin attaché à l'établissement, en escomptant que les retraités qui s'y trouvent ne pourront plus être soignés à leur convenance et coûteront moins cher aux gestionnaires des caisses et à leurs mandants. Cela s'appelle secouer le cocotier. La logique du cocotier, c'est la logique comptable. Nous ne sommes pas, et ne pourrons jamais être, des ingénieurs salariés, gardes-chiourmes de nos malades, quoiqu'en rêvent quelques énarques incompétents.

Tout cela est dérisoire, certes, mais lourd de conséquences. La politique de santé suivie depuis des décennies avec l'assentiment des politiques de tout bord aussi incapables de gérer la santé que de comprendre pourquoi, a autorisé le laxisme des politiques en matière d'alcool et de tabac. Mais ce qui est le plus désolant, c'est de voir aujourd'hui des hommes ou des femmes qui se disent socialistes, mettre en place une telle politique du refus de tout dialogue avec les médecins, entendant seulement imposer une pratique médicale politiquement correcte, bien que médicalement absurde. Le patronat, qui rêvait depuis les ordonnances de 1968 de mettre au pas les « libéraux », n'avait pu y arriver. C'est en cours, et un tel refus de tout dialogue, une telle incompréhension du rôle social du médecin stupéfient.

* Paris