tiré
du quotidien de médecin du 14 novembre 2000 (www.quotimed.com)
A lire les différents
articles qui défraient les médias sur le coût médical et social de l'alcool
et du tabac, on croirait que le coût exorbitant dont ces drogues grèvent
le budget de notre pays et celui de la Sécurité sociale, est de découverte
récente. Il n'en est rien. Simplement, devant l'impossibilité croissante
de gérer les frais de santé, les plus récents politiques en place se
sont aperçus qu'ils ne pouvaient plus se contenter de mettre en cause
le corps médical sur les déficits dus à la gestion de la santé publique
par l'Etat, et ils ont pris conscience, après les Américains bien sûr,
qu'aucun régime social de santé n'équilibrera ses comptes si l'hémorragie
due aux dépenses induites par l'alcool et le tabac n'est pas jugulée.
Si une maîtrise comptable est
nécessaire pour rééquilibrer les comptes de la Sécurité sociale, c'est
bien à l'alcool et au tabac qu'elle doit être appliquée, et non aux
médecins. La situation actuelle est la conséquence directe de la politique
de santé suivie depuis des décennies. Il y a bien longtemps que nos
responsables politiques connaissent la gravité du problème, mais leur
politique semble plus marquée par le souci de leur réélection ou la
volonté d'imposer leurs idées, que par la santé des Français. Dire que
l'on vient seulement de découvrir le coût médical de l'alcool et du
tabac relève de la plaisanterie.
Il y a vingt-cinq à trente ans,
un professeur de médecine s'était déjà préoccupé d'évaluer les frais
de santé dus à l'alcool et au tabac et les médias médicales avaient
publié ses conclusions. Il s'était heurté à l'interdiction faite par
l'Etat à toute administration de communiquer au public les chiffres
qui concernaient la mortalité et la morbidité dues à l'alcool ou au
tabac. L'Etat gardait pour lui seul ces informations trop dangereuses
à divulguer, et ses représentants s'opposaient à ce que nous puissions
tous l'apprendre. C'était là secret d'Etat, comme le sont encore aujourd'hui
les circulaires adressées par les caisses aux médecins-conseils. Devant
ce refus de toute transparence, notre confrère avait cherché à évaluer
ce coût et il y était arrivé d'une façon très simple. Il a découvert
qu'il représentait près de 50 % sur les 450 milliards de dépenses de
santé, ce qui explique que les politiques aient préféré le dissimuler
à tous. Une remarquable statistique américaine faite sur quelque 100
000 Américains avait démontré, il y a plus de quarante ans, que les
cancers primitifs des voies supérieures étaient exclusivement dus au
tabac. Il était déjà certain qu'il en était de même pour les artérites
et les atteintes cardiaques, à l'exception d'environ 10 % d'artérites
diabétiques. Pour le tabac, il trouva 90 milliards de dépenses. Et là
encore, le total des ventes de tabac s'établissant annuellement à 90
milliards de cigarettes ou équivalents, le coût santé du tabac qui en
ressortait était de 1 F par cigarette vendue. Etre responsable d'une
telle situation et venir prétendre qu'une maîtrise comptable diminuera
les frais de santé n'est pas sérieux, sinon pour limiter à tout prix
leur exercice, supprimer leur indépendance, et obtenir, enfin, par des
hommes qui n'ont aucune connaissance de la pratique médicale réelle,
le contrôle des médecins. Ainsi les malades seront-ils obligés de restreindre
leurs soins, le gouvernement s'avouant incapable de restreindre la demande
de soins dont l'offre n'est pourtant que la conséquence, et non le contraire
comme on veut le faire croire.
Ainsi veut-on rendre obligatoire
dans les maisons de retraite privées la présence d'un médecin attaché
à l'établissement, en escomptant que les retraités qui s'y trouvent
ne pourront plus être soignés à leur convenance et coûteront moins cher
aux gestionnaires des caisses et à leurs mandants. Cela s'appelle secouer
le cocotier. La logique du cocotier, c'est la logique comptable. Nous
ne sommes pas, et ne pourrons jamais être, des ingénieurs salariés,
gardes-chiourmes de nos malades, quoiqu'en rêvent quelques énarques
incompétents.
Tout cela est dérisoire, certes,
mais lourd de conséquences. La politique de santé suivie depuis des
décennies avec l'assentiment des politiques de tout bord aussi incapables
de gérer la santé que de comprendre pourquoi, a autorisé le laxisme
des politiques en matière d'alcool et de tabac. Mais ce qui est le plus
désolant, c'est de voir aujourd'hui des hommes ou des femmes qui se
disent socialistes, mettre en place une telle politique du refus de
tout dialogue avec les médecins, entendant seulement imposer une pratique
médicale politiquement correcte, bien que médicalement absurde. Le patronat,
qui rêvait depuis les ordonnances de 1968 de mettre au pas les « libéraux
», n'avait pu y arriver. C'est en cours, et un tel refus de tout dialogue,
une telle incompréhension du rôle social du médecin stupéfient.
* Paris
