Depuis des semaines, voire des mois, un discours est martelé, lancinant, obsédant, qui nous présente les adolescents, et même les enfants, comme un fléau social.
 "A la différence de l'enfance, l'adolescence n'a jamais fait l'objet de la politique volontariste, pluridisciplinaire, qu'elle requiert." | AFP |
L'adolescence serait une maladie contre laquelle un remède, un seul, s'imposerait : le confinement, l'enfermement, la répression. L'adolescence commencerait dès 9, 10 ans, et c'est dès cet âge que la foudre devrait menacer.
Un tel discours a aujourd'hui atteint les limites du supportable. Il est à la fois faux, absurde et dangereux. Faux, il l'est par son caractère globalisant. Sur les sept à huit millions d'adolescents que compte notre pays, seule une frange très réduite pose le problème de la délinquance tel qu'il nous est présenté aujourd'hui. L'immense majorité de ces enfants et de ces jeunes traversent ces années cruciales de leur développement sans tomber dans la délinquance.
Cette vision des choses est aussi absurde. C'est à cet âge, en effet, que se noue tout ce qui s'exprimera quelques années plus tard, que se développe une créativité encore non bridée, que s'ébauchent les potentialités, que s'affirme la personnalité. Stigmatiser ce foisonnement vital et nécessaire, n'en retenir que ses expressions violentes, c'est refuser d'intégrer un élément essentiel du développement d'une société. C'est jouer avec les tentations les plus archaïques qui existent en chacun de nous, celles du repli, du refus de tout risque, en un mot, de la léthargie, du sommeil de la mort.
Dangereux, le discours exclusivement sécuritaire renvoie aux adolescents une image dans laquelle bien peu se reconnaissent mais à laquelle une frange grandissante tendra à se conformer. Comment les adolescents pourraient-ils ne pas lire dans ce discours qui les décrit comme menaçants la peur qu'ils inspirent à la société ? Comment pourraient-ils ne pas adapter leur comportement à la stigmatisation même dont ils font l'objet ? Celle-ci ne peut qu'engendrer la révolte et la violence qui justifieront l'image véhiculée par le discours.
Il n'est nullement question de nier la gravité du problème de la délinquance juvénile ni la souffrance de ses victimes.
Celles-ci sont, de toute évidence, inscrites au cœur de nos sociétés. Tout se passe comme si la condamnation de la violence des jeunes pouvait remplacer l'analyse de ses causes, comme si un traitement purement symptomatique de cette violence permettait de faire l'économie du diagnostic, d'une part, et d'un traitement de fond, d'autre part.
Bien des éléments du diagnostic sont pourtant aisément identifiables. La violence n'éclate pas brusquement à l'adolescence, sans signes avant-coureurs. Elle se prépare dès l'enfance et peut se repérer grâce à une multitude de signes d'alerte dont les premiers sont souvent auto-agressifs. C'est dans la famille, c'est à l'école que ces signes doivent être repérés et traités. Encore faudrait-il que la famille y soit sensibilisée et que l'école se donne les moyens d'y répondre. Mais les structures qui permettent d'épauler les familles en difficulté sans les stigmatiser sont bien trop rares, et l'école elle-même n'a pas reçu les moyens de remplir cette tâche pourtant essentielle. Un exemple : la France compte, dans l'enseignement primaire, un psychologue scolaire pour 1 800 élèves. Dans le secondaire, la situation est plus grave encore. Traités, ces enfants, par qui le seraient-ils ? Lorsque les familles demandent de l'aide, par exemple à la pédopsychiatrie, elles se trouvent en présence d'une discipline médicale que notre société a laissé tomber dans un véritable dénuement. A telle enseigne que l'attente pour un premier rendez-vous peut atteindre trois, voire six mois ou davantage et la prise en charge tout autant. Ce qui a pour effet de transformer un trouble mineur en problème grave et éventuellement, plus tard, insoluble. Il y a, à Fleury-Mérogis, de l'avis même des professionnels qui y travaillent, des mineurs que seuls des troubles mentaux ont conduits à la violence, et qui n'ont rencontré la psychiatrie qu'à l'occasion de leur incarcération. Drôle d'endroit pour une rencontre...
Que dire aussi de ces enfants et adolescents agressés par les adultes chargés de leur éducation ? Que dire de la Protection judiciaire de la jeunesse, responsable du travail avec les jeunes délinquants, un secteur en crise chronique depuis des années, sans que cela émeuve quiconque au-delà des cercles d'initiés ?
Il y a, à la délinquance des jeunes, autant de causes sociales qu'économiques et politiques. Ces quartiers où le racisme les a confinés, où le travail est devenu rareté, où sont envoyés les maîtres les plus jeunes et les moins expérimentés, agissent comme des révélateurs. Ils nous renvoient en miroir l'absence totale d'une politique de l'adolescence dans notre pays.
Le réveil est rude. Il faut certes adapter aux adolescents en rupture, violents, délinquants, une politique pénale qui soit à la mesure des actes commis. Ce qui veut dire multiplier les formules de médiation, de réparation pénale, d'alternatives à la prison, d'incarcération à temps partiel, formules qui n'existent en France qu'à doses homéopathiques malgré leur efficacité démontrée. Mais la politique pénale n'est qu'un des éléments de la solution. La France compte bien plus d'adolescents en souffrance que de jeunes délinquants, les chiffres du suicide des jeunes sont là pour le rappeler : 40 000 tentatives par an dans la tranche d'âge 15-24 ans, 800 morts, taux le plus élevé d'Europe. En outre, contrairement à une notion répandue, les mineurs délinquants sont trois fois plus poursuivis et condamnés que ne le sont les majeurs délinquants.
A la différence de l'enfance, l'adolescence n'a jamais fait l'objet de la politique volontariste, pluridisciplinaire, qu'elle requiert. Les adolescents ont besoin de la justice, de la médecine, de la psychiatrie, des services sociaux, d'une politique éducative et de tout cela à la fois. Ils ont besoin, aussi, du regard bienveillant, dédramatisé, des adultes. Ils ont besoin, enfin, parce qu'ils sont difficiles et souvent en souffrance, qu'on les reconnaisse et qu'on les entende.
Claire Brisset est défenseure des enfants.