Où sont les intellectuels ? Ceux dont on se demandait, avant le premier tour de l'élection présidentielle, s'ils avaient encore quelque chose à dire à la politique, aux politiques ? Où sont-ils, ceux qui prônaient la critique des discours électoraux, celle des partis, des idées ? Aujourd'hui, la réalité force à un constat : nulle part ! Ils ont disparu.
Tant de signatures sur les listes de soutien des partis de gauche réduites au silence ? Non. Pas réduites. Silencieuses dès le départ. Les intellectuels n'ont pas soutenu, tout au long de cette campagne, les idées que défendaient les représentants des partis politiques à la présidence de notre République. Ils ont adhéré, comme des huîtres. Or, demande-t-on à des huîtres de parler ?
La politique spectacle, celle à laquelle nous avons eu droit, faite de tartes à la crème, de ketchup et de petites phrases, ne peut s'encombrer du soutien de quelque intellectuel que ce soit. Penser, en ce monde de séduction, est contre-productif.
En revanche, et selon le principe bien compris du suivisme publicitaire, il faut s'attacher des figures, figurer en liste ceux que les médias désignent comme les penseurs de notre modernité. Depardieu pour les pâtes et Sollers pour Jospin. Résultat : quand le rouge sang des masses populaires coagule et vire au brun, silence ! Tout cela était prévisible. Dès longtemps. Quel monde nous montre les informations télévisées ? Le nôtre ? Quels sont ceux aujourd'hui qui comprennent leur participation à l'évolution de la planète ? La mondialisation économique, l'impérialisme capitalistique, l'éclatement du social : rien n'est jamais expliqué.
Les chercheurs (sociologues, historiens, philosophes...) s'entre-écrivent. Les journalistes - pour s'en convaincre il n'est qu'à regarder l'émission de Guillaume Durand sur l'actualité littéraire - s'entre-parlent. Et les professionnels du politique s'entretiennent. Quant aux autres, ils s'entre-taisent.
Les luttes idéologiques, nous dit-on pour les désamorcer, sont mortes. Avec Dieu. Avec l'histoire. L'intellectuel n'est plus total mais spécifique. On fait de la micropolitique. On est efficace et pragmatique. On a craché sur l'ambition sartrienne. C'était oublier un peu vite que Sartre était capable tout à la fois de descendre dans la rue, de parler aux médias et de réfléchir avec ses pairs. C'était ignorer le rôle d'éducateur nécessaire qu'il endossait souvent. C'était nier enfin l'utilité de son apostrophe constante à la politique et aux hommes du pouvoir.
L'intellectuel aujourd'hui est spécifique, certes, humble et conscient de ses limites, mais il est bâillonné. Il s'est bâillonné. Face à la sophistique du fascisme, face à son pouvoir de persuasion, il faut laisser tomber les scrupules. Il faut, quoi qu'on dise de cette position, "ouvrir sa gueule". Il faut utiliser les outils dont nous savons nous servir : les idées, les mots, la raison. Les utiliser pour ceux qui n'en ont pas une maîtrise suffisante. Il faut être, assumer ce que nous sommes, des intellectuels. Au service de tous.
Jérôme-Alexandre Nielsberg est critique littéraire, directeur de la revue "Contrepoints".