Coeur & Santé n° 104

COEUR DE FEMME

Dossier préparé par le docteur Anne Lavergne avec la participation des docteurs
Henri Rozenbaum et François Philippe, des professeurs Mireille Brochier et Daniel Thomas

LE TABAGISME CHEZ LA FEMME

Le tabagisme est, avec l’hypercholestérolémie et l’hypertension artérielle, un des trois grands facteurs de risque cardiovasculaire.
On peut dire schématiquement qu’il est devenu, au cours de ces dernières décennies, le facteur de risque cardiovasculaire essentiel de la femme avant l’âge de la ménopause, et donc celui vers lequel doit s’orienter l’essentiel des efforts de prévention.

UNE PROGRESSION INQUIÉTANTE
Attitude encore marginale en France, il y a 30 ans, le fait de fumer actuellement pour une femme est devenu banal, fréquent. Ce tabagisme débute tôt dans l’adolescence et a une tendance plus persistante que chez les hommes à l’âge adulte. Une enquête récente du Comité Français d’Education pour la Santé (CFES) montre que le tabagisme est déjà présent chez 33 % des filles de 12 à 18 ans. L’enquête réalisée par la Fédération Française de Cardiologie dans le cadre de l’étude d’Epernon, a montré que 53 % des femmes de 20 à 24 ans étaient fumeuses et qu’il existait pour toutes les tranches d’âge une augmentation relative du tabagisme féminin par rapport à une enquête de l’INSEE réalisée 5 ans plus tôt. Cette même enquête montrait que les femmes fumant plus de 25 cigarettes par jour représentaient 12 % des fumeuses, proportion à peu près équivalente à celle trouvée chez les hommes.

DES CONSÉQUENCES MULTIPLES…
La protection relative contre l’apparition de l’athérosclérose, que lui confère son statut hormonal jusqu’à la ménopause, ne met pas la femme à l’abri du danger du tabagisme. Ceci est lié au fait que les deux mécanismes par lesquels le tabac peut entraîner des complications cardiovasculaires, qui sont d’une part le risque de favoriser la formation de caillots, d’autre part le risque de spasmes artériels(G), peuvent survenir brutalement, sur des artères à peine altérées et donc à un âge beaucoup plus précoce que celui auquel on voit habituellement les accidents coronaires chez la femme. Ce risque de formation de caillots lié au tabac est encore accru de façon importante chez les femmes prenant une pilule contraceptive, association dangereuse qui doit être absolument déconseillée. Par ailleurs, le tabac entraîne une diminution du taux du bon cholestérol (HDL cholestérol) dont le taux normalement élevé chez la femme avant la ménopause représente un élément de protection naturelle contre les lésions artérielles.
Le risque du tabagisme féminin vis-à-vis de complications coronaires a été bien démontré par une grande étude épidémiologique réalisée sur une population de plus de 100 000 femmes. Le risque d’infarctus du myocarde est multiplié par 5,8 et celui de décès par maladie coronaire par 5,5 chez les femmes qui fument plus de 25 cigarettes par jour. Même les consommations modérées entre 1 et 15 cigarettes par jour étaient associées à une augmentation du risque.
Bien entendu, à côté du risque cardiovasculaire, le tabagisme féminin explique aussi la progression spectaculaire du cancer du poumon chez la femme pendant ces dernières décennies. Alors qu’en 1950, le cancer du sein était 7 à 8 fois plus fréquent que le cancer du poumon, actuellement dans plusieurs pays industrialisés, comme les États-Unis ou l’Écosse, dans lesquels le tabagisme féminin est plus ancien qu’en France, le cancer du poumon est devenu la principale cause de mortalité par cancer chez la femme. De même, la femme n’échappe pas au risque accru d’autres cancers liés au tabac et à celui d’insuffisance respiratoire par bronchite chronique.
Le tabagisme a un impact particulier pendant la grossesse, pouvant entraîner une hypotrophie foetale(G), une augmentation du risque de mortalité pré et périnatale, d’avortement spontané et de prématurité. Enfin, la ménopause est en moyenne plus précoce et l’ostéoporose plus sévère et plus évolutive après la ménopause chez les femmes fumeuses.
L’évolution actuelle du tabagisme féminin et ses conséquences sont très préoccupantes. Aujourd’hui en France, seulement 10 % des 60 000 décès liés au tabac concernent les femmes. Si l’évolution actuelle se poursuit, en 2020, les femmes pourraient être concernées par 1/3 des 160 000 décès liés au tabac, soit un risque multiplié par 10 par rapport à la situation présente.

UNE CIBLE PRIVILÉGIÉE DE L’INDUSTRIE DU TABAC
Malgré la législation interdisant la publicité pour le tabac, on sait comment cette interdiction est volontiers contournée par l’esprit toujours plus inventif des publicitaires.Un certain nombre de marques de cigarettes ont été spécialement conçues pour les femmes, que ce soit par leur nom, leur présentation ou leur emballage, au point qu’elles ne sont souvent fumées que par des femmes.

DES ÉLÉMENTS SPÉCIFIQUES DE PRÉVENTION
A côté de l’ensemble des mesures communautaires indispensables à la prévention du tabagisme, dont font partie les modifications législatives de ces dernières années sur la restriction de l’usage du tabac dans les lieux publics ou sur les lieux de travail et l’augmentation des taxes sur le tabac, il existe des éléments de motivation spécifiquement féminins qu’il est bon de rappeler.
puce.jpg (666 octets) La notion fondamentale qu’il ne faut pas associer tabac et pilule contraceptive.
puce.jpg (666 octets) Pour les femmes enceintes, la connaissance des risques du tabac pour leur bébé. La grossesse est une occasion privilégiée d’arrêter de fumer.
puce.jpg (666 octets) Pour les femmes qui sont déjà mères, la protection de la santé de leurs enfants. Les méfaits du tabagisme passif sur les enfants sont une réalité bien démontrée.
puce.jpg (666 octets) La valorisation d’avoir des vêtements, des cheveux, une haleine n’ayant pas l’odeur du tabac.
puce.jpg (666 octets) La notion que le tabac accélère les phénomènes de vieillissement de la peau, avance l’âge de la ménopause et aggrave l’ostéoporose.
puce.jpg (666 octets) La possibilité de limiter, par une diététique appropriée, la prise pondérale occasionnée par le sevrage tabagique.
puce.jpg (666 octets) Le fait qu’il n’y a pas de tabac sans danger. Les cigarettes "légères" et/ou "avec filtres" sont également dangereuses, et la seule façon de se protéger du tabac est de ne pas fumer du tout.

UNE PRÉVENTION LA PLUS PRÉCOCE POSSIBLE
Parmi les facteurs de risque cardiovasculaire, le tabagisme est certainement celui sur lequel il est le plus important d’agir radicalement et de façon précoce, car des effets peuvent se manifester très tôt.
Le sevrage tabagique à l’âge adulte, et tout spécialement chez la femme, est souvent difficile, parfois impossible à obtenir. Aussi l’un des objectifs prioritaires de prévention pour les années à venir est de limiter l’incidence de l’initiation au tabagisme chez les adolescentes. Seules des actions spécifiques destinées à informer les jeunes et à les sensibiliser aux méfaits du tabagisme pourront laisser espérer modifier l’évolution actuellement préoccupante du tabagisme chez la femme.

Pr Daniel Thomas
Cardiologue

Glossaire
hypertrophie foetale : fœtus de trop petite taille et de trop petit poids par rapport à l’âge gestationnel.
spasme artériel : contraction de la musculature de la paroi d’une artère.

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